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Aussitôt que l’on parle de la possibilité d’un jeûne politique à durée indéterminée, on assiste généralement à une levée de boucliers, souvent de nature affective. Comme si on se sentait personnellement menacé par cette idée qui pourtant engage quelqu’un d’autre que soi.
Les objections les plus souvent entendues parlent de : suicide lent, masochisme, mortification, auto-mutilation, chantage, prise en otage, complexe du héros et de la star.
Ce qui incommode, c’est sûrement le droit que se donne le jeûneur de laisser ouverte la fin de son jeûne. Ce "flou" qui consiste à décider au fur et à mesure jusqu’où on ira dans le jeûne, bien sûr, dérange énormément ; mais c’est de là justement que provient la force d’interpellation de ce type de jeûne.
Ces réticences, souvent entendues, sont légitimes ; et il est bon qu’elles puissent s’exprimer, pour fin de discussion et de réflexion partagée.
Ceux qui réagissent le plus mal sont souvent ceux qui ont une relation très émotive avec le jeûneur. Leur réaction semble surtout suscitée par la peur de la perte. A l’occasion d’une telle implication, le jeûneur pourra voir certains liens se défaire tandis que d’autres se resserreront.
Et souvent, ce ne sont pas ceux qu’on croit qui réagiront de manière très négative ou très positive.
A l’objection de suicide lent, nous répondrons, pour l’avoir ainsi vécu, qu’on peut à la fois être jeûneur et demeurer dans l’amour de la vie, de la nature et de la beauté. Qu’on peut continuer, tout en jeûnant, à se régaler de la lumière, du silence et de la musique. Et continuer de développer une grande curiosité intellectuelle. Bref, prendre certains risques avec sa vie n’est pas synonyme de vouloir la mort. Demandez aux alpinistes et autres vulcanologues...
Mortification ? Cela peut être perçu comme tel de l’extérieur. Mais vécu du dedans, ce serait plutôt un grand don qu’on a été appelé à faire. On ne se considère même pas courageux ; on fait ce qu’on a reconnu qu’on avait à faire. Et l’on se sent dès lors comme dégagé de soi-même. Après cette plus ou moins difficile décision du grand don, ne nous reste qu’à offrir notre faiblesse et à rester à l’écoute ; tout en se réjouissant du privilège de cette grande expérience. Plutôt que de sacrifice, on parlera d’œil du cyclone et de long intermède (ou dormance) entre deux vies actives.
Les termes chantage et prise d’otage traduisent la perturbation créée par une forte interpellation de la conscience. Gandhi parlait, lui, d’une coercition d’amour. Malgré soi on se dit : "Si lui (eux) va (vont) jusqu’à faire cela, il me faut bien aussi faire quelque chose... Or, je n’ai ni l’envie, ni la disponibilité, ni une réelle motivation. Et de plus, quoi faire au juste ?".
Ces questions vous turlupineront et il vous faudra trouver votre propre place face à tout cela. Ou bien vous réussissez à éclaircir ces questions dans votre vie et vous choisissez de rester à l’écart pour d’autres causes (ou la même) par d’autres moyens. Ou bien vous reconnaissez que vous pouvez faire le choix de vous impliquer, peu importe la manière. Et quand vous en êtes là, vous trouvez la manière.
Quant au complexe du héros et de la star, tout est ici question d’ego. Un précepte bouddhiste dit : "Esprit juste, attitude juste, geste juste" . Si donc, on est entré dans un jeûne pour des motifs égocentriques et avec des attitudes en conséquence ; et puisque le jeûne aiguise la lucidité de l’esprit, cette personne risque fort de se trouver confrontée de plus en plus à la valeur de son geste. Avec de douloureuses remises en question en perspective.
Les jeûneurs à durée indéterminée s’excusent à l’avance de bousculer les gens, des plus proches aux plus lointains. Mais probablement estiment-ils que cette bousculade risque d’être plutôt bénéfique...