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VIVRE SANS NUCLEAIRE
Jeûne à durée indéterminée contre
la reprise du programme nucléaire civil à partir du 21 juin 2004.
Arreté au 36ième jour de Jeûne (26 juillet 2004) .
J36

Grève de la faim et démocratie

 

En 1981, de nombreuses grèves de la faim se déroulent en France ou à l’étranger avec des résultats fort différents soulevant de nombreuses questions. Jean-Marie Muller publiait alors ce texte dans le numéro d’automne 1981 d’Alternatives non-violentes. Il est encore aujourd’hui plein d’enseignements pour ceux qui réfléchissent à ce mode d’action.

"Le recours à la grève de la faim, écrit l’éditorialiste du Monde daté du 5 mai 1981, est une arme déjà ancienne, en particulier en Irlande. Mais ce moyen d’action connaît actuellement un net regain en Europe après avoir été remis en honneur en Inde par Gandhi et ses amis". En effet les grèves de la faim, et tout particulièrement les grèves de la faim illimitées, se multiplient. Pourtant les réserves, les réticences, les désaccords et même les désaveux demeurent extrêmement répandus devant ce moyen d’action. La grève de la faim reste pour beaucoup un moyen suspect et équivoque. Parmi les objections avancées, celle qui revient peut-être le plus souvent est d’affirmer que la grève de la faim n’est pas un moyen d’action "démocratique". Notre propos ne veut pas être d’infirmer totalement ce jugement. Nous pensons, au contraire, qu’il comprend une part de vérité et qu’il caractérise la nature particulière de la grève de la faim comme moyen de lutte. Pour autant, nous ne pensons pas que tous les arguments avancés soient justes et, surtout, il ne nous semble pas que ceux-là même qui s’inscrivent dans la réalité des faits, constituent une objection qui serait de nature à disqualifier ce moyen d’action. Tentons de démêler cet écheveau.

Une action fortement personnalisée

Prenons tout d’abord l’hypothèse d’une grève de la faim illimitée (1) entreprise par une ou un nombre restreint de personnes. Il est sûr que l’action est alors très fortement personnalisée. Le ou les noms des grévistes ainsi que leurs visages seront un des éléments essentiel de l’information qui fera connaître l’action auprès de l’opinion publique. Soulignons d’emblée que cette forte personnalisation ne nous semble nullement jeter le discrédit sur l’action. Qu’une ou quelques personnes décident de s’engager dans une action où elles prennent des risques importants pour dénoncer ou combatte une injustice dont elles ont une conscience toute particulière alors que la majorité silencieuse, ne saurait passer pour un fait regrettable. Ce qui est regrettable c’est précisément que les autres restent complices.
Dans la mesure où la grève de la faim est une action fortement personnalisée, la personnalité du ou des grévistes entre pour une part essentielle dans la crédibilité, et donc dans l’efficacité de l’action. Les grévistes se font les porte-parole à la fois de ceux qui sont victimes de l’injustice et de ceux qui luttent contre elle. Il importe donc qu’ils soient reconnus par les uns et par les autres. Si ce n’est pas le cas, l’action risque d’être d’emblée vouée à l’échec.
Cependant la grève de la faim opère une rupture avec l’action menée au jour le jour par les organisations qui s’efforcent, par les moyens qui leur sont propres, de lutter contre l’injustice mise en cause. La décision d’entreprendre une grève de la faim se fonde précisément sur l’analyse selon laquelle toutes les interventions faites jusqu’à présent dans le cadre traditionnel des organisations qui se préoccupent du problème s’avèrent insuffisantes pour y apporter une solution. Dans un premier temps, cela n’est pas pour plaire aux dites organisations qui auront l’impression de se trouver en quelque sorte dépossédées de leur propre action. Et cela leur laissera un arrière-goût de frustration. C’est la raison pour laquelle, s’ils sont consultés avant le début de la grève de la faim, les dirigeants des organisations s’efforceront de faire valoir plutôt les raisons qui tendent à montrer que pareille action est inopportune. Il faudra généralement qu’elles soient placées devant le fait accompli pour qu’elles acceptent d’être solidaires, sans qu’elles le soient toujours d’une manière très active.

La décision d’entreprendre une grève de la faim se fonde sur l’analyse selon laquelle toutes les interventions faites jusqu’à présent s’avèrent insuffisantes pour y apporter une solution (...) Elle veut produire une accélération du temps.

Briser "le cours normal des choses"

La grève de la faim veut dramatiser la situation en déclarant l’état d’urgence. Elle veut produire une accélération du temps : en ne voulant plus tolérer l’intolérable, en refusant d’entendre encore les arguments des personnes raisonnables qui font l’éloge de la patience et de la prudence, en exigeant que la solution qui s’impose soit mise en œuvre sans plus tarder, le ou les grévistes brisent "le cours normal des choses" et prennent en quelque sorte à contre-pied ceux qui s’en accommodent et acceptent finalement de le suivre. Les grévistes affirment qu’ils n’ont plus le temps, ils refusent de se donner du temps. Ils ne veulent plus attendre parce qu’ils ont conscience que ceux qui sont victimes de l’injustice qu’ils dénoncent ne peuvent plus attendre. Ils font le pari qui est aussi le risque — et un risque mortel — de conjuguer la volonté de justice au présent et non plus au futur seulement.
Certes, les censeurs ne manqueront pas qui accuseront cette ou ces personnes de se donner en spectacle et de chercher leur propre publicité ; de profiter en quelque sorte de la cause qu’ils prétendent servir. Mais il s’agit là d’un procès d’intention qui se retourne en réalité contre ceux qui l’instruisent. Il entre effectivement une part de spectacle dans toute action publique et cela est encore accentué dans le cas d’une grève de la faim. Celui qui entreprend une action devient tout naturellement un "acteur" dans tous les sens du terme et donc un "personnage" ; il doit assumer en toute lucidité les différents aspects de son "rôle". Pour attirer l’attention de l’opinion publique, il doit évidemment attirer d’abord l’attention des média et "faire parler de lui". C’est dans la logique même de son action.
Mais, précisément, le fait même qu’une grève de la faim ne peut atteindre son objectif que dans la mesure où elle se "popularise", c’est-à-dire où elle devient populaire, ce fait-là est de nature à garantir l’authenticité de la démarche. Car, il ne suffit pas de décider de refuser de s’alimenter pour convaincre de la justesse d’une cause, il faut d’abord que cette cause soit juste et que celui qui la défend soit qualifié pour le faire. Là, sont, en fin de compte, les critères décisifs en fonction desquels la grève de la faim sera perçue et appréciée. Contrairement à ce qu’on entend dire souvent, une grève de la faim ne peut pas se réduire à un simple chantage à la mort. Par lui-même, ce chantage serait inopérant.

Il ne suffit pas de décider de refuser de s’alimenter pour convaincre de la justesse d’une cause, il faut d’abord que cette cause soit juste et que celui qui la défend soit qualifié pour le faire

Un objectif clair, précis, limité et possible

Précisons qu’en relation avec ces critères fondamentaux, un troisième critère intervient : le choix de l’objectif assigné à la grève de la faim. Celui-ci doit être clair, précis, limité et possible, compte tenu des délais inhérents au moyen d’action choisi. "Soyez réalistes, demandez l’impossible" pouvait-on lire sur les murs de Paris en mai 1968... La formule est certainement admirable, elle ne saurait cependant servir de fondement à l’élaboration d’une stratégie politique qui ne peut avoir d’autre visée que de réaliser le possible. Si la grève de la faim répond à ces trois critères, au niveau de la cause, de l’objectif et des personnalités des grévistes, elle peut prétendre non seulement interpeller mais mobiliser une large minorité de l’opinion publique.
Car c’est la réaction de l’opinion publique qui prépare la réussite ou l’échec d’une grève de la faim. Et, en cela, on peut dire qu’elle est une action démocratique. La véritable contrainte qu’elle peut exercer pour obliger l’adversaire à céder n’est pas une pression morale sur celui-ci qui serait de nature à lui faire prendre conscience de l’injustice dont il est responsable. L’expérience nous a suffisamment montré que les tenants du pouvoir, surtout lorsqu’il s’agit du pouvoir d’Etat, se font une obligation d’être parfaitement insensibles à ce genre de pression. En revanche, un pouvoir, quel qu’il soit, ne peut rester indifférent à la pression d’une part importante et significative de l’opinion publique. L’épreuve de force ne se joue donc pas tant entre les grévistes et les tenants du pouvoir adverse qu’entre celui-ci et l’opinion publique mobilisée par la grève de la faim. Il n’est donc possible d’entreprendre une telle action que si l’on peut être assuré, avant même de l’avoir commencée, que des relais militants se mettront très vite en place afin de faire le travail d’information et d’explication auprès des différentes populations susceptibles d’être sensibilisées au problème posé. Les affiches, les tracts, les textes de pétition, les documents et tout le matériel nécessaire à ce travail de popularisation devront être préparés par les grévistes eux-mêmes et le comité de coordination de l’action. Des grèves de la faim limitées pourront être organisées à chaque niveau local et toutes les initiatives d’actions directes non-violentes (défilés, marches, rassemblements silencieux, sit-in, théâtre-tract, enchaînements, etc.) seront les bienvenues pour amplifier et intensifier le mouvement de solidarité. Dans le même temps, le comité de coordination devra protéger les grévistes des tentatives de récupération qui ne manqueront pas d’apparaître, surtout si la grève devient populaire. Certains tenteront de projeter leur propre idéologie dans l’action et de la faire prévaloir. Cela mérite beaucoup de vigilance. Les contacts avec les journalistes qui, pour l’essentiel, devront être pris par les grévistes eux-mêmes, joueront un rôle déterminant car la crédibilité même de la grève de la faim dépendra, pour une large part, de la manière dont elle sera couverte par les média. L’intervention de personnalités et d’organisations affirmant leur solidarité avec l’action entreprise sera également un élément important pour donner à la grève l’audience dont elle a besoin pour être opérationnelle.

La pédagogie de la non-violence

La grève de la faim a la réputation — qui n’est pas forcément bonne — d’être un moyen d’action non-violent. Pourtant, des militants qui n’ont nullement opté pour la non-violence peuvent choisir, à tel ou tel moment de leur lutte — notamment lorsqu’ils sont incarcérés — de recourir à ce moyen tactique tout en maintenant leur action dans le cadre d’une stratégie de la violence. Nous n’entendons pas ici entrer dans le débat violence/non-violence. Notons seulement qu’il nous semble qu’une grève de la faim ne peut prétendre à toute son efficacité que si elle se situe dans un environnement stratégique non-violent. Nous pensons que l’efficacité d’un tel moyen d’action est directement liée à la pédagogie propre à la non-violence. Dès lors, tout acte de violence qui précède, accompagne ou menace de suivre une grève de la faim, enlève à celle-ci une large part de son efficacité potentielle.

C’est la réaction de l’opinion publique qui prépare la réussite ou l’échec d’une grève de la faim. L’épreuve de force ne se joue pas tant entre les grévistes et les tenants du pouvoir adverse qu’entre celui-ci et l’opinion publique mobilisée par la grève de la faim.

C’est précisément, selon nous, l’analyse qu’il convient de faire pour expliquer l’échec des grèves de la faim des prisonniers irlandais. Si, en fin de compte, le gouvernement britannique peut se montrer aussi cyniquement intransigeant face aux revendications pourtant légitimes des grévistes de la faim irlandais, c’est parce que l’opinion publique anglaise s’affirme solidaire du gouvernement et non point des grévistes de la faim dont, par ailleurs, elle désapprouve le choix de la violence comme moyen privilégié de leur lutte. Cette explication est sans doute partielle, elle ne nous semble pas fausse pour autant.

Le pouvoir de décision n’appartient pas qu’aux grévistes

Mais si la grève de la faim a besoin pour réussir du concours actif du plus grand nombre, il est trop clair que la décision de la poursuivre ou de l’interrompre n’appartient en définitive qu’à celui ou à ceux qui ont pris la décision de la commencer. Et cela parce qu’ils sont seuls à assumer les risques inhérents à la nature même de l’action. Il n’est pas concevable que cette décision soit prise par un vote démocratique au cours d’une assemblée générale de tous les militants qui organisent le soutien de la grève de la faim. Certes, il existe en quelque sorte un contrat moral, un contrat de confiance entre le ou les grévistes et ceux qui se sont engagés à leur suite pour assumer l’intendance et la promotion publique de l’action. Mais ce contrat ne reconnaît point aux militants le pouvoir de décider de l’avenir de la grève elle-même.
Il y a en réalité un certain paradoxe dans le fait que les militants sont des acteurs à part entière de l’action et que cependant ils ne peuvent participer au pouvoir de la décision dont dépend directement et entièrement la poursuite ou l’arrêt de cette action. Il importe que les militants aient conscience de ce paradoxe et qu’ils soient en mesure de l’assumer tout au cours de l’action, et tout particulièrement au moment où la décision sera prise de mettre un terme à la grève de la faim.
Le ou les grévistes pourront choisir un "comité de négociation" auquel ils confieront la mission de prendre contact avec la partie adverse et de leur proposer les termes d’un accord éventuel sur la base duquel l’action pourra être interrompue ou seulement suspendue. Ce comité ne sera pas responsable devant l’ensemble des militants qui soutiennent l’action, mais seulement devant le ou les grévistes eux-mêmes. Tant que ceux-ci seront en mesure d’apprécier eux-mêmes les termes de l’accord survenu, c’est eux seuls qui prendront la décision d’interrompre ou non la grève. Ce n’est qu’à partir du moment où leur état de faiblesse ne leur laissera pas suffisamment de lucidité pour apprécier la situation que la mission de confiance que les négociateurs ont reçue les habilitera à prendre toutes leurs responsabilités en assurant les grévistes qu’ils ont atteint leur objectif et qu’il convient donc qu’ils mettent un terme à leur grève.

Des pressions contradictoires

Pour autant, il n’est pas concevable non plus que ceux qui ont décidé de s’engager dans l’action de soutien n’aient pas leur propre idée sur la décision qu’il convient de prendre lorsque la question se pose de mettre ou non un terme à la grève de la faim. En réalité, les grévistes subiront des pressions extrêmement diverses. Il se trouvera toujours des amis aussi bien intentionnés les uns que les autres pour leur donner des conseils diamétralement opposés. Les uns leur assureront très vite que le but qu’ils s’étaient assigné est déjà atteint dans la mesure où l’opinion publique se trouve interpellée et que les responsables sont précisément en face de leurs responsabilités. En fonction de quoi, ces mêmes amis les supplieront d’arrêter leur grève et de ne pas compromettre gravement leur santé alors que celle-ci leur sera nécessaire pour poursuivre la lutte par "d’autres moyens"... Il ne sera pas rare que ces amis aient beaucoup plus le souci de mettre un terme à la grève de la faim elle-même que de mettre un terme à l’injustice contre laquelle la grève de la faim a été entreprise. Leurs sentiments d’amitié à l’égard des grévistes ne sauraient généralement être mis en cause, mais il reste que ceux-ci, en la circonstance, n’ont nullement besoin de ce genre de démonstrations d’amitié.
Les autres, alors même que l’on peut estimer que les négociations avec la partie adverse évoluent dans un sens favorable, n’auront de cesse de mettre en garde les grévistes contre la tentation d’accepter un compromis qui ne serait concédé que pour briser la dynamique de l’action et qui, en fin de compte, n’apporterait aucune véritable solution au problème posé. Toute action militante fait surgir des vocations de révolutionnaires purs et durs qui viennent camper sur une position maximaliste à partir de laquelle toute négociation est vouée à l’échec puisqu’il faudrait en quelque sorte négocier la fin du capitalisme... Au demeurant ces pressions et ces conseils contradictoires seront de plus en plus insupportables aux grévistes et finiront par entretenir un climat extrêmement pénible. Il faudra très vite les protéger contre ces amis encombrants. D’ailleurs, au fur et à mesure qu’ils s’affaibliront, ils ne seront plus à même de mener de longues discussions. Même si cela accentue encore le caractère antidémocratique de l’action, il sera nécessaire, lorsqu’ils entreront dans leur quatrième semaine de grève de la faim, que les "visites" soient de plus en plus limitées. Il ne s’agit pas qu’ils deviennent des reclus mais il importe qu’ils ménagent leurs forces.

Le principe voudrait que la grève de la faim ne soit arrêtée qu’à partir du moment où l’objectif préalablement fixé est atteint à 100 %. Cependant, il n’est guère possible d’en faire une règle absolue dans la pratique. Tout devient ici une question de discernement politique et aucune recette ne saurait être donnée qui dicte la marche à suivre.

Une question de discernement politique

Le refus des deux attitudes extrêmes que nous venons de préciser ne rend pas pour autant la tâche aisée : pour déterminer l’instant où l’on pourra raisonnablement estimer que l’objectif est effectivement atteint. Il importe de ne pas suspendre l’action devant une concession de l’adversaire qui ne satisfait nullement les exigences mises en avant par les grévistes. Le principe voudrait que la grève de la faim ne soit arrêtée qu’à partir du moment où l’objectif préalablement fixé est atteint à 100 %. Cependant, il n’est guère possible d’en faire une règle absolue dans la pratique. Tout devient ici une question de discernement politique et aucune recette ne saurait être donnée qui dicte la marche à suivre. Il sera extrêmement difficile que la décision prise par les grévistes et les négociateurs fasse l’unanimité parmi les militants. Certains d’entre eux pourront la contester vivement et se sentiront frustrés de voir interrompre l’action dans laquelle ils s’étaient investis tout entiers. Ils pourront le manifester plus ou moins bruyamment. Cette frustration — et le mécontentement qu’elle peut entraîner — s’explique d’autant mieux que généralement la grève s’arrêtera au moment où le mouvement de solidarité aura pris sa plus grande ampleur. Des initiatives avaient été envisagées qui devront être suspendues, du moins dans leur forme prévue. De nombreux militants auront l’impression que l’on casse une machine qui commençait seulement à fonctionner à plein rendement et que, le cas échéant, il serait extrêmement difficile de relancer. Ce sentiment de malaise sera d’autant plus grand que l’accord intervenu ne satisfait pas immédiatement la totalité des exigences préalablement formulées, même s’il permet d’envisager qu’elles le soient à moyen terme. Il reviendra aux négociateurs la tâche difficile de rendre compte des raisons qui ont justifié l’accord et l’arrêt de la grève de la faim.
Pourtant celui-ci ne doit pas signifier l’arrêt de l’action. Il est essentiel que la mobilisation ne retombe pas aussitôt, même si elle doit s’exprimer de manière différente. Il est sûr cependant que la dédramatisation qui suivra immédiatement l’annonce de l’arrêt de la grève de la faim fera perdre aux militants une grande part de leur motivation. Mais il importe de veiller à ce que l’accord intervenu soit respecté dans les faits et cela exige qu’une pression soit maintenue. Il appartient au comité de coordination d’assumer les suites à donner à l’action. S’il advenait que la partie adverse ne respecte pas ses engagements, alors la question se poserait de reprendre éventuellement la grève de la faim. D’autres militants pourraient alors se joindre aux premiers grévistes et lui donner ainsi une dimension plus collective. Cette amplification de l’action serait vraisemblablement nécessaire pour lui donner l’intensité exigée par la situation.

Une action collective

Une autre grève de la faim illimitée peut être envisagée : il ne s’agit plus d’une décision d’une ou plusieurs personnes seulement, mais d’une décision et d’une action collectives. On retrouve alors le schéma d’une grève ouvrière : la décision repose sur un consensus — lequel, bien sûr, n’est jamais total car toute grève connaît ses "jaunes" — entre ceux qui sont directement victimes d’une situation d’injustice caractérisée. Ce fut notamment le cas en novembre 1961 lorsque près de quatre mille détenus algériens ont décidé d’observer dans les prisons françaises, une grève de la faim illimitée afin d’obtenir le statut de prisonnier politique. Ben Bella participait à cette action, mais il n’était que l’un des quatre mille. De même, ce fut plus de mille cinq cents ouvriers agricoles andalous qui observèrent en 1981 une grève de la faim pour protester contre la situation de misère à laquelle ils se trouvaient réduits. Cette forme d’action est préférable, mais elle exige des conditions qui ne se trouvent réalisées que rarement. Elle implique notamment une grande cohérence aussi bien psychologique que politique entre les membres du groupe. Il est clair que le plus grand nombre des objections généralement mises en avant contre la grève de la faim tombent d’elles-mêmes. Ici, toutes les exigences de la démocratie se trouvent satisfaites.
Si Valéry Giscard d’Estaing avait été réélu le 10 mai 1981, les paysans du Larzac n’auraient été en mesure de conclure à leur avantage l’épreuve de force qui les opposait depuis plus de dix ans à l’armée et à l’Etat que par une action offensive extrêmement "dure" qui soit de nature à mobiliser l’opinion publique et à contraindre le gouvernement à céder. Pour résister aux offensives et aux avancées de leurs adversaires, les paysans n’auraient pas pu se contenter d’actions ponctuelles de popularisation comme leurs différentes marches sur Paris (celles-ci avaient été de grands succès tactiques mais ne leur avaient pas permis d’obtenir des gains stratégiques décisifs). Nous pensons que l’action qui aurait correspondu aux exigences de la situation aurait été précisément une grève de la faim illimitée du plus grand nombre de paysannes et de paysans accompagnés par quelques-uns de leurs amis. Etant donné le capital de sympathie et le réseau de solidarité que les paysans avaient su créer en France et à l’étranger, les risques d’une telle action pouvaient être pris raisonnablement. Mais les événements en ont décidé autrement et nul ne peut le regretter.

"Notre spiritualité est celle des militants de la vie, de l’existence. Si nous recourons aux armes ultimes de la non-violence, c’est toujours pour interrompre un processus de mort"

Un acte d’espérance

Si elle doit rester un moyen exceptionnel, si elle exige des conditions particulières pour être effectivement opérationnelles, la grève de la faim n’est certainement pas "le plus désespéré et le plus désespérant des combats" comme croit pouvoir l’affirmer Le Monde dans son éditorial du 5 mai 1981. Marco Panella (2), en annonçant le 2 septembre 1981 sa grève de la faim illimitée pour que cesse l’extermination de millions d’êtres humains affamés affirmait : "Notre spiritualité est celle des militants de la vie, de l’existence. S’il en faut, notre ascèse est dans la parole, dans la rigueur de la fantaisie et de l’espoir qui l’animent. Si nous recourons aux armes ultimes de la non-violence, c’est toujours pour interrompre un processus de mort et le reconvertir en son contraire". La grève de la faim doit donc être, et elle peut être, un acte d’espérance contre précisément toutes les raisons que ce monde insensé nous donne de désespérer. Une espérance dont le risque est à la mesure même du désespoir qui risque de nous emporter tous si nous avons le courage d’être lucides et de devenir conscients.

Jean-Marie Muller
Alternatives non-violente, automne 1981.

(1) Dans le cas d’un jeûne pour la sortie du nucléaire, nous avons fait une distinction avec la grève de la faim dans la mesure où il s’agit avant tout d’interpeller et où le chantage "à la mort" n’est pas mis en avant, mais est seulement une conséquence possible. Cette distinction entre jeûne et grève de la faim est apparue postérieurement à ce texte.
(2) Marco Panella était alors un député radical italien. Sa campagne demandait que les Etats respectent leur engagement d’apporter 0,7 % de leur PNB à l’aide aux pays les plus défavorisés. Vingt ans après, seuls les Pays-Bas tiennent cet engagement, mais la grève de la faim a eu des retombées positives comme la création en France du groupe Survie qui anime la revue Billets d’Afrique ou publie des livres sur la Françafrique comme Noir Silence.

jeudi 8 avril 2004.