|
||
|
J36
|
||
Jeûne du libertaire Louis Lecoin en juin 1962
pour la création du statut d’ objecteur de conscience.
De Gaulle avait promis qu’après la guerre d’Algérie, il s’occuperait de créer un statut pour les objecteurs de conscience . Or, le cessez-le-feu était signé depuis 3 mois et de nombreux objecteurs croupissaient en prison depuis plus de 5 ans.
Le premier mars 1962, Louis Lecoin commence à faire monter la pression en titrant dans son journal "LIBERTE" :
"Avant 3 mois, les objecteurs de conscience recouvreront la liberté"
Le premier avril, il recommence : "Avant 2 mois..."
Le premier mai : "Avant 1 mois ..."
Puis le premier juin, à 74 ans, maigre, cardiaque, et après 12 années en tout passées dans diverses prisons comme pacifiste intégral, Lecoin cesse de s’alimenter à Paris dans les locaux du Secours aux Objecteurs.
A partir du douzième jour, toute la presse commence à en parler (Lecoin est déjà bien connu pour ses nombreux combats militants).
Deux soutiens proches de Lecoin rencontrent le secrétaire général de l’Elysée qui leur garantit que satisfaction lui était accordée . Ceux-ci sont heureux d’annoncer la bonne nouvelle et insistent pour que Lecoin termine son jeûne ; mais celui-ci se méfie . Il écrit un télégramme au haut fonctionnaire en lui demandant de consigner par écrit ce qu’il a déclaré. La réponse ne viendra pas et Lecoin continue son jeûne.
(Notons que cette pression des proches pour accepter des compromis, même douteux, est un réel problème pendant ce type de jeûne ; d’où l’importance à ces moments cruciaux de bénéficier de la présence de fins analystes peu émotifs qui sauront garder de la distance.
Cela me rappelle le vieil adage amusant qui dit : "Dieu, protégez-moi de mes amis ;
Car de mes ennemis, je sais me défendre").
Au quinzième jour, police et médecin légiste placent de force Lecoin dans un hôpital ; et ses proches sont accusés de non-assistance à personne en danger (accusation que les autorités laisseront tomber peu après).
Lecoin n’est pas nourri de force mais une gamelle est placée à son chevet ; et remplacée à chaque repas (Lecoin reconnaîtra plus tard que ce fut une tentation difficilement supportable).
Un journaliste sympathisant le qualifie de "morpion sublime".
Une photo dans le livre le montre à son vingtième jour de jeûne . Vu son état initial, il ressemble maintenant vraiment à un moribond sur son lit de mort…
Au vingt-et-unième jour, le médecin annonce à Lecoin que son sang se transforme en alcool et qu’un coma pourrait survenir dans les prochains jours . Lecoin s’en trouve surpris car il se sent malgré tout en bonne forme . Et ce même médecin de le prévenir qu’il se sentira bientôt obligé de le nourrir de force.
Ce même jour, une lettre du Premier Ministre lui arrive qui annonce la libération immédiate de 28 objecteurs ; et avant la fin de la présente session, un projet de loi portant statut des objecteurs de conscience.
"Mais, se méfie Lecoin, si le Parlement ne pouvait suivre le Gouvernement et qu’il remette à une date ultérieure l’examen et l e vote d’un statut, les objecteurs demeureraient en prison de longs mois encore. Que dans cette éventualité, le Premier Ministre ajoute que ses services libéreront provisoirement les objecteurs … et je me réalimente immédiatement".
Ses proches et amis sont affligés et le semoncent gentiment . Ils ont probablement le sentiment qu’il est inflexible ; et peut-être même qu’il va trop loin dans ses exigences .
Il faut ici préciser que pour les proches, cela peut représenter un véritable "cauchemar".
Ainsi, son plus fidèle soutien qui aura accompagné Lecoin sur place tout au long de son jeûne ira jusqu’à dire : "S’il y a une prochaine fois, je préfère jeûner moi-même plutôt que de soutenir".
A la fin du vingt-deuxième jour, on lui apporte la nouvelle que le gouvernement lui donne entière satisfaction, y compris sur la libération des objecteurs dans l’attente d’un vote définitif.
"Merci, répond Lecoin, mais avant que je cesse mon jeûne il est indispensable qu’un communiqué officiel à ce sujet soit remis ce soir à la presse". Communiqué qu’il écrira lui-même avec l’aide de deux amis, qui sera présenté à Matignon et diffusé le soir même dans les médias.
A la fin de ce vingt-deuxième jour, Lecoin cesse son jeûne.
Peu après, Lecoin apprend que 5 personnes (dont sa propre fille) jeûnait déjà depuis 5 jours avec l’intention d’aller aussi loin que lui … Et Lanza del Vasto aussi depuis 15 jours.
A posteriori, on constatera que la méfiance de Lecoin était justifiée :
D’une séance parlementaire à l’autre, le projet de statut sur l’objection était sans cesse reporté.
"Le Canard enchaîné" annonçait déjà que Lecoin avait été couillonné.
Une pétition signée de 300 personnalités (dont Montand, Signoret, Aymé, Brassens, Brasseur, Cocteau …) fut adressée au premier ministre et au président en févier 1963 . En réponse, les promesses officielles s’accumulaient… Pendant toute l’année 63, les députés recevront régulièrement le journal de Lecoin "Liberté" sous pli fermé, avec une lettre personnelle.
Fin juillet, trois jours avant la levée de l’assemblée pour les vacances d’été, les parlementaires daignent enfin se pencher sur un statut pour les objecteurs : Hélas, de nombreux amendements défigurent le projet initial ; et ce qu’il en reste capotera devant les sénateurs. Lecoin se fera d’ailleurs expulser manu militari du parlement pour avoir crié que c’était une chambre sans conscience. De plus, la rumeur s’amplifie comme quoi le gouvernement veut oublier cette histoire de statut et ne plus faire voter là-dessus.
Dès lors, Lecoin décide qu’il entamera un nouveau jeûne le 23 août 1963. Il prend soin de mieux se nourrir avant afin, dit-il, "d’emmerder l’Armée plus longtemps". Il refuse que d’autres jeûneurs se joignent à lui ; mais 4 personnes décident que si Lecoin en meure, ils reprendront le flambeau à tour de rôle, jusqu’à la mort s’il le faut . Ils calculent qu’en 5 mois, ils feront au moins tomber le gouvernement. C’est maintenant une grève de la faim pure et dure qui s’annonce . Lecoin accepte qu’un groupe d’objecteurs fasse un jeûne limité pour l’appuyer.
Le Palais de la Mutualité à Paris est retenu pour un grand meeting le 6 septembre . Lecoin en sera à 15 jours de jeûne mais il est prévu qu’il aille y prendre la parole en compagnie de Bertrand Russel, le Docteur Schweitzer et l’ abbé Pierre.
Le sentiment de Lecoin, c’est que c’est la menace de recommencer à jeûner qui fait sa force ; et que le gouvernement doit céder avant . Mais que si on le laisse débuter, ça se présentera mal pour lui.
Le 21 août, au matin , la radio et les journaux annoncent qu’à la rentrée d’automne, le parlement votera de manière définitive le texte sur le statut d’objection de conscience.
Le 22 décembre 1963, la loi est promulguée avec toutes ses tares (service civil de double durée face au service militaire, interdiction d’écrire publiquement sur ce statut, …) ; et les derniers objecteurs emprisonnés sont libérés.
Pour conclure, une petite phrase savoureuse de Lecoin :
" L’homme n’est pas constamment animé de mauvaises intentions, même quand il gouverne il y a parfois du bon en lui".
André Larivière