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VIVRE SANS NUCLEAIRE
Jeûne à durée indéterminée contre
la reprise du programme nucléaire civil à partir du 21 juin 2004.
Arreté au 36ième jour de Jeûne (26 juillet 2004) .
J36

Contexte politique

 

Situation internationale

• Les réacteurs nucléaires se développent à partir des années 50 comme une retombée de la recherche militaire. Il s’agit, lors de la fabrication de combustibles pour les bombes nucléaires de récupérer au passage l’énergie dégagée. Contrairement à un mythe soigneusement entretenue en France, le nucléaire civil n’existe pas. En France, seule la production d’électricité est civile (EDF), tout ce qui se passe en amont (mines d’uranium, enrichissement, fabrication du combustible, transports, recherche) ou en aval (conditionnement des déchets, transports, stockage) est sous le contrôle des militaires (principalement via le CEA, Commissariat à l’énergie atomique).
• Les espoirs mis dans l’énergie atomique (présentée au départ comme une énergie gratuite puisque "reste" des besoins militaires) sont très vite refroidis. Dès le début des années 70, le coût énorme et la complexité de la filière freine son développement. Dès 1973, plus aucun réacteur nucléaire n’est mis en chantier aux USA, alors à la pointe de la production nucléaire.
• De nombreux pays industriels refuseront de se lancer dans l’aventure du nucléaire : rien qu’au sein de l’Union européenne, l’Autriche, l’Irlande, l’Islande, la Grèce, le Portugal, le Luxembourg, le Danemark ne développent aucun programme.
• Dans les années 70, tous les programmes sont revus à la baisse, les chantiers s’arrêtent. Le dernier chantier à s’ouvrir est celui de Civaux en France en 1982.
• A partir de 1986, plusieurs pays renoncent au nucléaire : l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas. Un vote en suède prévoit l’arrêt progressif des réacteurs. La Suisse adopte un moratoire.
• Le discours des nucléocrates français est que nous sommes les seuls à avoir maîtrisé la technique correctement. C’est oublier la longue liste des arrêts d’urgence, parfois in extremis dans certains réacteurs français et des accidents à l’étranger comme à Vancellos, en Espagne, où EDF est l’actionnaire majoritaire. Vancellos est le deuxième accident nucléaire le plus grave en Europe après Tchernobyl. Il a provoqué de fait l’arrêt du programme nucléaire espagnol.
• Entre 1997 et 2001, les Verts allemands ont réussi à faire adopter par le gouvernement de gauche un processus progressif de sortie du nucléaire. Même si le résultat n’est pas pleinement satisfaisant (arrêt des réacteurs quand ils atteignent 32 ans, arrêt du retraitement en 2005), cet accord montre qu’un rapport de force suffisant peut permettre des négociations politiques. L’Allemagne est le deuxième pays le plus nucléaire en Europe après la France.
• Depuis l’accord allemand, de nombreux autres pays ont emboîté le pas : Belgique, Grande-Bretagne et concrètement, au sein de l’Union européenne des 15, seules la Finlande et la France annoncent à ce jour une volonté de poursuivre un programme nucléaire.
• Au niveau international, la volonté du gouvernement Bush de relancer la filière du nucléaire en 2000 n’a pas trouvé de concrétisation : les investisseurs préfèrent investir massivement dans les énergies renouvelables. Lors de la crise de l’électricité en Californie, en 2001, les nucléocrates espèrent revenir sur le devant de la scène. Il n’en sera rien : la Californie et l’Oregon, état voisin, se lancent dans la construction de centrales éoliennes offshore, beaucoup moins coûteuses, moins dangereuses et surtout construites en seulement deux ans contre 8 à 10 ans nécessaire pour un réacteur.
• Avec la France, l’autre grand pays nucléaire reste le Japon. Ce dernier, contrairement à la France, mise depuis longtemps sur les deux tableaux : le nucléaire et les énergies renouvelables. Devant les progrès de ces dernières et la multiplication des accidents dans la filière nucléaire (incendie du surgénérateur Monju, contamination de plus de 200 personnes et deux personnes mortes irradiés dans une usine de fabrication du combustible), l’opinion publique japonaise s’est mobilisée contre l’implantation de nouveaux réacteurs. Avec succès puisqu’en décembre 2003, trois chantiers de réacteurs ont été arrêtés, les firmes privées ne trouvant plus de financement pour mener à bien leurs programmes. Face à cela, de grandes multinationales japonaises (comme Mitsubishi) annoncent le lancement de grandes unités de production de photopiles dans le monde entier à des prix de plus en plus bas. Les Japonais annoncent qu’ils sont prêts à envahir le marché européen.
Financièrement, le nucléaire n’a aucun avenir. Alors que le prix des énergies renouvelables baisse sans cesse (le prix du kWh éolien a été divisé par 8 en vingt ans), celui du nucléaire augmente sans cesse du fait des conditions de plus en plus contraignantes au niveau de la sécurité et aussi de la raréfaction de l’uranium au niveau mondial (+40 % de hausse des prix en 2003).
• Il y a un peu plus de 400 réacteurs en fonctionnement dans le monde. Alors que les réacteurs français fournissent entre 70 et 80 % de notre électricité, soit environ 30 % de notre consommation d’énergie, le nucléaire ne fournit qu’environ 7 % de l’énergie mondiale commercialisée, soit encore moins si l’on intègre le bois utilisé dans tous les pays du sud directement sans commercialisation. Se passer du nucléaire au niveau mondial est extrêmement facile, alors que la raréfaction du pétrole va avoir des conséquences beaucoup plus complexe.

Situation française

• Depuis 1982, aucun chantier de réacteur nucléaire n’a plus été amorcé en France. Il s’agissait de Civaux 2 mis en fonctionnement seulement en 1996 à l’Est de Poitiers. Les réacteurs les plus vieux (Fessenheim) fonctionnent depuis plus de 25 ans.
• Le nombre de réacteurs en fonctionnement en France pendant ce temps a baissé avec la fermeture du petit réacteur de Brennelis (Bretagne) et l’arrêt de Superphénix (Isère).
• L’opinion publique a toujours été très réticente à l’énergie nucléaire. Depuis 1986 et l’accident de Tchernobyl, tous les sondages indiquent que la majorité des Français se prononcent en faveur d’une sortie du nucléaire. S’ils doutent de la possibilité d’arrêter rapidement les réacteurs existants, ils sont très majoritairement opposés à la construction de nouveaux réacteurs et pour que la recherche soit réorientée en faveur des économies d’énergie et des renouvelables.
• L’arrêt des chantiers après 1982 est essentiellement dû au départ à une erreur d’estimation de la consommation électrique par nos dirigeants. Alors qu’il était prévu de construire 200 réacteurs avant l’an 2000, il s’est avéré qu’avec seulement 58 réacteurs, la France était déjà largement excédentaire. Près de dix réacteurs fournissent de l’électricité bradée à l’exportation.
• Alors qu’en France, EDF maintient une ligne officiellement pro-nucléaire, à l’étranger, EDF investit dans des centrales au gaz et centrales éoliennes, beaucoup plus rentables : le prix du kWh sortant d’une centrale au gaz est trois fois moindre que celui d’un réacteur nucléaire. Le prix du kWh d’une centrale éolienne offshore est déjà inférieur à celui du nucléaire et descend à grande vitesse. EDF sait donc faire autre chose que du nucléaire.
• Depuis 1997, les nucléocrates annoncent leur volonté de lancer une nouvelle filière appelée EPR (European pressurized reactor, réacteur européen à eau pressurisée). Au départ, ce projet se voulait européen, comme Superphénix. Il n’a jamais été que franco-allemand… et l’Allemagne s’en est retiré en 2001, le projet restant franco-français. Il ne s’agit pas d’une nouvelle technologie, mais de l’amélioration des réacteurs actuels (amélioration de la maintenance, renforcement des structures passives de sécurité). Ce nouveau réacteur présente les mêmes inconvénients que les précédents : filière de production hautement polluante, risque d’accident majeur, production de déchets radioactifs de longue durée (plusieurs centaines de milliers d’années).
• En 1997, l’accord Verts-PS bloque de fait la discussion sur cette nouvelle filière, ce qui arrange bien EDF qui n’a surtout pas besoin d’investir dans de nouveaux chantiers. Avec le retour de la droite en 2002, les nucléocrates relancent la machine. Où sont-ils ces nucléocrates ? Principalement à Areva (la filière industrielle), au CEA (nucléaire militaire) et de moins en moins à EDF. Ils ont leur relais dans tous les partis politiques (à l’exception des Verts). Or dans les partis politiques, peut de militants connaissent la question du nucléaire (sujet tabou) et les manipulations par les pronucléaires sont, pour le moment, efficaces.
• La privatisation d’EDF qui commence en ce moment, modifie quelque peu les données. Pour devenir compétitive sur le marché européen, EDF préfère de loin prolonger la durée de vie des réacteurs existants (ce qui augmente de fait le risque d’accident) plutôt que d’investir dans de nouveaux réacteurs (en terme financier, un réacteur nécessite un investissement qui met prêt de vingt ans à se rembourser). EDF maintient un langage pronucléaire, imposé par le gouvernement, mais de l’intérieur, ne pousse plus en direction d’un nouveau programme.
• L’Union européenne a pris des mesures sur la libre concurrence dans le domaine de l’énergie. Si l’électricité nucléaire provenant de réacteurs anciens, donc déjà amorti, reste peu chère, ce ne serait pas le cas d’une électricité provenant de nouveaux réacteurs. Privatisée, le secteur de l’énergie a intérêt à court terme à investir… dans les économies d’énergie, de loin les plus rentables, puis dans le gaz (mais seulement pendant encore dix à vingt ans car après, comme pour le pétrole et l’uranium, les prix devraient monter) et enfin dans le grand éolien (déjà très compétitif : 30 000 emplois créé en Allemagne en seulement dix ans, presqu’autant an Espagne en seulement cinq ans). L’éolien décentralisé et le photovoltaïque (électricité solaire) sont pour le moment encore trop cher, mais les prix baissent régulièrement. De fait, les directives européennes qui entrent en vigueur maintenant devrait favoriser la concurrence des prix : le libéralisme économique devrait bloquer le nucléaire en Europe comme il l’a déjà fait depuis trente ans aux Etats-Unis. Tactiquement, les spécialistes de l’énergie estiment que si l’EPR n’est pas mis en chantier avant 2007, il ne se fera jamais. La Finlande qui a officiellement commandé un réacteur à AREVA (France), en fait la démonstration : confronté à l’impossibilité d’avoir des financements publics, du fait du contrôle de l’Europe, le projet connaît un flottement certain actuellement.

Le rapport de force

• Le réseau Sortir du nucléaire n’a cessé de croître depuis 1997 pour coordonner aujourd’hui près de 700 associations sur le territoire et bénéficier des dons de plus de 10 000 personnes. Par son travail sérieux, il est maintenant capable de mobiliser pour des manifestations de rues (10 000 personnes le 17 janvier 2004) ; mais cela demeure encore insuffisant pour que le nucléaire devienne un sujet de débat lors des prochaines échéances électorales. Il a également été à l’origine de nombreuses révélations sur les débats internes qui agitent le milieu du nucléaire et notamment sur les problèmes de sûreté liés au vieillissement des réacteurs. Il est un interlocuteur reconnu des médias, ce qui irrite les parlementaires pro-nucléaires qui reconnaissent la fiabilité de ses informations.
• Les attentats du 11 septembre, où un avion , semblerait-il, visait le réacteur nucléaire de Three-Mile Island, près de Harrisburg (Pensylvanie), ont provoqué un important débat sur l’impossibilité d’empêcher un tel acte suicide sur un réacteur ou pire encore sur La Hague. Cela donne un argument de plus pour demander un arrêt rapide du nucléaire (en plus des deux habituels : production de déchets et risque d’accident majeur).
• Toutefois, le débat autour de la relance du nucléaire avec l’EPR a modifié la ligne des opposants. D’un débat sur la fermeture des réacteurs, on est passé depuis 2002 à un débat contre le renouvellement des réacteurs.
• Il convient donc d’obtenir un arrêt des projets d’EPR pour ensuite revenir sur le débat autour de la sortie du nucléaire. Comme nous l’avons dit ci-dessus, la libéralisation du domaine de l’énergie va rendre très vite impossible la construction d’un nouveau réacteur. Si l’on compare le calendrier de l’Union européenne avec le calendrier politique français, on constate que 2007 est chez nous l’année des élections présidentielles et législatives. Ces élections seront lancées sans doute longuement à l’avance, probablement dès 2006. Nous estimons que plus nous approchons de cette campagne, plus le lancement d’un réacteur refusé par l’opinion publique sera difficile. Nous devons donc gagner du temps.
• Nous nous sommes longuement interrogé sur les possibilités qu’à le gouvernement de lancer l’EPR. Il est clair que le meilleur moment pour lui est le plus tôt possible et de préférence à un moment où les gens pensent à autre chose. Les décisions désagréables se prennent généralement en plein mois d’août ou entre Noël et le jour de l’an.
• Au cours des 25 dernières années, de très nombreuses actions non-violentes (de la pétition à l’occupation de tours de refroidissement) ont permis de toucher le grand public et de faire évoluer l’opinion publique. L’accident de Tchernobyl et la question infernale des déchets sont les deux facteurs qui motivent le refus d’une majorité de la population. Toutefois, rien dans les actions politiques (implantation des Verts) ou associatives n’a pour le moment permis d’influer le sommet du pouvoir. C’est ainsi que depuis 1997, nous avons préparé à quelques uns un jeûne à durée indéterminée qui nous semble un moyen de faire suffisamment de vague pour placer le pouvoir dans l’impossibilité de passer en force.

La stratégie de Dracula

• Pour agir sur les sphères de pouvoir, il faudrait soit être capable d’une très forte mobilisation d’un seul coup (style mobilisation pour la défense de l’école libre) soit d’engager un bras de fer de longue durée. Nous ne sommes pas capable de la première solution, malgré un réseau en perpétuelle évolution (les 20 000 personnes du 20 octobre 2001 n’ont pas suffit). Le jeûne peut — peut-être — permettre d’atteindre le deuxième objectif si l’on met toutes les chances de notre côté.
• Un jeûne à durée indéterminée est différent d’une grève de la faim (voir fiche sur le sujet). Alors que la deuxième a un côté morbide qui peut aller jusqu’à la mort, dans le jeûne, il y a prise d’un risque, mais chaque jeûneur a le libre choix de s’arrêter s’il le juge nécessaire. Le caractère non-violent de cette action n’est possible que si la personne garde le libre-arbitre sur la poursuite ou non de son action.
Un jeûne a durée indéterminée nécessite une phase de préparation et un contexte favorable.
Concernant la phase de préparation, des débats informels sont menés depuis le jeûne de 48 h mené pour le 20e anniversaire de la mort de Vital Michalon, fin juillet 1997. Une semaine d’entraînement a eu lieu en avril 2002, avec une dizaine de personnes dont quatre sont aujourd’hui prêtes à commencer ce long jeûne.
• Concernant le contexte favorable, le décalage important entre les demandes de la population et le pouvoir qui fait mine de les ignorer, le contexte européen, et la structuration du réseau depuis six ans sont des atouts réels.
• Le jeûne ne provoquera pas — sans doute — l’arrêt du projet EPR. Mais il placera le décalage entre opinion publique et représentation politique sous les feux de l’actualité. Selon la stratégie de "Dracula" : les choses cachées ont horreur de la lumière. Cette stratégie a déjà connu le succès avec l’OMC : plus les altermondialistes ont manifesté contre les accords secrets (AMI, AGCS) et moins les projets ont pu se concrétiser.
• Une autre chose que l’on apprend en politique, c’est qu’il y a toujours un décalage entre une action et son effet. Rappelons-nous qu’en 1994, la marche de cinq semaines contre Superphénix n’a pas semblé avoir d’effet immédiat, pourtant, les nombreux échos médiatiques qu’elle a eus ont lancé un véritable débat, les journalistes notamment prenant conscience de l’ampleur du problème. Trois ans après, Superphénix a été arrêté.
Plus nous éclairerons le décalage, moins l’EPR aura d’avenir. Plus nous reporterons le projet et moins il y a de chance qu’il se fasse. Nous espérons que le jeûne bloquera la décision concernant l’EPR et relancera le débat sur la sortie du nucléaire… pour que le sujet soit au centre des débats avant les élections de 2007.

jeudi 8 avril 2004.